Nantes : les traces de la traite négrière
Au 18e siècle, Nantes est le premier port négrier de France. La ville s'enrichit, et elle bâtit. Onze lieux où cet argent se voit encore : hôtels d'armateurs, façades sculptées, rue Kervégan, jusqu'au mémorial qui borde la Loire.
Carte du parcours
Étapes du parcours
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Hôtel Deurbroucq
Des marchands de charbon, une aile vendue à Peugeot, des juges : ce palais a changé bien des fois de mains. Mais c'est la traite négrière qui l'a bâti. Dominique Deurbroucq est l'un des plus riches armateurs du port de Nantes, et sa fortune vient pour une bonne part de la traite. En 1764, il confie son projet à l'architecte Jean-Baptiste Ceineray. L'hôtel est achevé en 1769. Il a coûté 500 000 livres, une somme énorme pour l'époque, et doit montrer à tous la richesse de son maître. Un portrait du négociant le montre aux côtés d'un de ses esclaves. Au XIXe siècle, des négociants en charbon s'y succèdent. Une aile passe à Peugeot, qui la revend au CHU en 1986. Aujourd'hui, l'hôpital et le tribunal administratif occupent les lieux.
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Hôtel de la Villestreux
De Saint-Malo au bout de l'Amérique du Sud : Nicolas de La Villestreux a vu du pays. Né à Saint-Malo en 1690, il suit en 1703 son père corsaire, qui franchit le détroit de Magellan. Il dirige ensuite la Compagnie des Indes, puis se fixe à Nantes. Négociant et armateur, il monte sept expéditions de traite. De 1743 à 1754, il fait bâtir ici cet hôtel, dont les façades comptent 180 ouvertures. Sous la Terreur, un autre occupant s'y installe : Jean-Baptiste Carrier. Pour écraser la révolte vendéenne, il fait fusiller 2 600 prisonniers et noyer des milliers de personnes dans la Loire. Les historiens comptent entre 1 800 et 4 800 noyés. Carrier est lui-même guillotiné le 16 décembre 1794.
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Hôtel Grou
Cinq ans de chantier, dix-neuf ans de veuvage, cinq pour cent pour des orphelins : la fortune de Guillaume Grou se raconte en chiffres. Armateur et négrier, il la tire d'un seul négoce : le commerce triangulaire. Entre 1747 et 1752, il fait bâtir cet hôtel à la pointe de l'île Feydeau, juste après son voisin, l'hôtel de La Villestreux. Cinq visages sculptés ornent sa façade. À sa mort, il lègue environ 5 % de sa fortune à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu, de quoi financer un orphelinat. Il n'a pas d'enfant : sa veuve gère le reste pendant dix-neuf ans. À la mort de celle-ci, fin 1793, le comité révolutionnaire de Nantes confisque tous les biens de la famille.
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Le temple du goût
Pierre après pierre, étage après étage : en 1753, l'architecte Pierre Rousseau commence ici un immeuble pour l'armateur Guillaume Grou. Il s'y réserve même un appartement. Ses balcons dessinent une pyramide sur la façade. C'est un chef-d'œuvre du baroque nantais, la version locale d'un style né à Rome au XVIIe siècle. Grou compte parmi les plus grands négriers de son temps. Sa société, Grou et Michel, dispute à la société d'Angola la première place dans le commerce des esclaves. Le monde des armateurs est petit. La femme de Grou, Anne O'Shiell, vient de la communauté des Irlandais de Nantes, et sa sœur a épousé Antoine Walsh, le fondateur de la société d'Angola.
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Hôtel de Luynes
Sucre, café, coton, indigo : voilà ce que les navires rapportent des îles jusqu'aux quais de Nantes. Vers l'Afrique, ils emportent des toiles indiennes et des cauris, pour acheter des captifs. Augustin de Luynes, armateur et négrier, négociant anobli, fait bâtir cet hôtel entre 1770 et 1775. Sa fortune suit celle du sucre et du café. En Martinique et en Guadeloupe, la canne à sucre use les esclaves, jeunes et forcés au travail sous le fouet. Les planteurs en réclament sans cesse de nouveaux. De Luynes profite ensuite de l'essor du café sur l'île de La Réunion pour étendre la traite négrière à l'océan Indien.
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Rue Kervégan
La Bastille tombe à Paris le 14 juillet 1789. Un mois plus tard, Nantes se choisit un maire : Christophe-Clair Danyel de Kervégan, élu à une très large majorité. C'est un négociant et un armateur, et comme bien d'autres, il a pris part à la traite négrière. Avant la Révolution, il est déjà juge consulaire et échevin, un conseiller de la ville. Il sera maire deux fois, puis premier président du conseil général de la Loire-Inférieure, l'ancien nom de la Loire-Atlantique, et député de 1804 à 1810. Il meurt en 1817 dans cette rue toute droite, l'ancienne rue du Milieu. Elle prend aussitôt son nom : la rue Kervégan.
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L'île Feydeau
Vingt-quatre immeubles aux façades toutes pareilles : c'est le plan de 1723 pour une île de la Loire. Vous marchez sur l'ancien lit du fleuve, car l'île Feydeau était vraiment une île. Au début du XVIIIe siècle, ce n'est qu'un îlot rocheux prolongé par une grève de sable. Des armateurs et des négociants s'associent pour y bâtir, sous le patronage de l'intendant de Bretagne, Paul-Esprit Feydeau de Brou. Le quartier prend son nom. Le chantier dure jusqu'à la veille de la Révolution, et les hôtels d'armateurs s'élèvent un à un. De 1926 à 1938, on comble les bras de la Loire, et l'île se soude pour de bon à la ville. C'est ici, en 1828, qu'est né Jules Verne.
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La maison Trochon
Des ailes dans le dos : sous les balcons de la maison Trochon, deux jeunes garçons aux ailes de papillon portent la pierre. On les appelle les zéphyrs, du nom du dieu grec du vent d'ouest. L'architecte Pierre Rousseau bâtit cette maison en 1742, bien avant ses chantiers de l'île Feydeau. Son commanditaire, Charles Trochon, est armateur et négrier. Trochon est aussi juge-consul de Nantes et valet de chambre du duc d'Orléans. La bonne société de l'époque est mêlée de près au commerce triangulaire. Au centre de la façade, Neptune et Mercure disent son métier : l'un est le dieu de la mer, l'autre celui du commerce.
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Rue Montaudouine
Nantes, les côtes d'Afrique, Saint-Domingue : les navires des Montaudouin connaissent tout le triangle. En 1707, leur Hercule est sans doute le premier navire armé pour la traite à Nantes. Au milieu du XVIIIe siècle, Jean-Gabriel Montaudouin s'installe dans un hôtel de cette rue. Il dirige l'armement Montaudouin Frères et possède des terres à Saint-Domingue. Il sera consul, puis juge à Nantes. C'est aussi un homme de lettres, auteur de traités d'économie. En 1758, l'Académie royale des sciences en fait un membre correspondant. En 1777, il reçoit chez lui le jeune neveu du roi de Pologne. Après sa mort, la rue prend le nom de sa famille.
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Hôtel O'Riordan
Un armateur de Limerick, un prince en exil, une chanteuse de rock : trois vies croisent ce nom. Étienne O'Riordan naît en 1696 à Limerick, en Irlande, dans une vieille famille noble. Ses ancêtres ont régné au Moyen Âge sur un petit royaume d'Irlande. À Nantes, il rejoint la communauté des Irlandais et devient un important négrier du port. En 1745, avec ses amis irlandais, il reçoit le prince Charles Édouard Stuart, qui rêve de reprendre le trône d'Angleterre. Battu à Culloden, le prince échoue. En 1746, O'Riordan inaugure son hôtel et devient français en décembre. Son nom a traversé les siècles : Dolores O'Riordan, la chanteuse des Cranberries, née elle aussi dans le comté de Limerick, le portait.
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Mémorial de l'abolition de l'esclavage
Du Code noir de 1685 à l'abolition de 1848 : sous le quai de la Fosse, ce mémorial retrace l'histoire de l'esclavage et de son abolition à travers le monde. Il a été inauguré le 25 mars 2012. On y descend presque au niveau de la Loire. L'espace souterrain rappelle les cales d'un navire, où les captifs étaient entassés pendant la traversée. Au-dessus, deux mille plaques de verre sont réparties dans le sol du quai : 1 710 rappellent le nom d'un navire et la date de départ d'une expédition de traite nantaise. La Convention abolit l'esclavage le 4 février 1794. Napoléon Bonaparte le rétablit en 1802. La France interdit la traite en 1817, puis de façon formelle en 1831. L'abolition définitive est signée le 27 avril 1848, sous l'impulsion de Victor Schœlcher. À deux cents mètres d'ici, une passerelle porte son nom.
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